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Il y a 3 semaines, j’ai eu la chance de passer quelques jours à San Francisco avec d’autres représentants d’entreprises françaises venus rencontrer des acteurs de la Silicon Valley. Accompagnés par l’équipe de FABERNOVEL, nous avons passé 3 jours à rencontrer des entrepreneurs et chercheurs qui travaillent sur le développement de l’intelligence artificielle et ses applications concrètes dans des domaines très variés, de l’analyse des données provenant des satellites à l’optimisation des sites web en passant par le développement de bots multimédias ou l’utilisation de modèles prédictifs en deep learning dans le secteur industriel ou médical.

Une quinzaine de rencontres toutes plus passionnantes les unes que les autres, au sein de PARISOMA, l’espace de coworking le plus ancien de San Francisco qui accueille environ 200 personnes chaque jour. A notre arrivée, Dominique Piotet, le patron de PARISOMA et de FABERNOVEL US, nous apprend que 2/3 des membres ne viennent pas des Etats-Unis (en se baladant dans les étages, on rencontre en effet beaucoup de jeunes Français attirés par l’esprit d’innovation qui règne « dans la vallée », comme on dit ici). Dominique précise qu’un créateur d’entreprise sur deux, dans la Silicon Valley, est un immigré. C’est dans ce lieu que les fondateurs de Uber ont pitché pour la première fois lors d’une compétition entre startups. Ils avaient, ce jour-là, perdu la compétition, ce qui laisse de l’espoir pour tous les porteurs de projets ! Parisoma n’est pas seulement un open space, c’est aussi un lieu qui accompagne les entreprises dans leur développement et organise des événements chaque semaine, parfois ouverts au public via Eventbrite. Le jour de notre arrivée se tenait justement la première projection aux Etats-Unis du documentaire Meeting Snowden réalisé par Flore Vasseur, entrepreneuse, écrivaine et journaliste. Par curiosité et un peu par hasard, je suis restée pour écouter d’une oreille le documentaire de cette Française qui a organisé une rencontre entre Edward Snowden, le célèbre lanceur d’alerte de la NSA, Birgitta Jonsdottir, députée pirate Islandaise et Lawrence Lessig, juriste américain et professeur de droit à Harvard. Je me suis finalement plongée dans les problématiques soulevées par ce trio incongru – un geek, une poétesse et un juriste – en matière de protection des libertés et de préservation de la démocratie : surveillance généralisée, confiscation du pouvoir, ou comment certains droits fondamentaux peuvent être mis à mal dans certaines démocraties au nom de la lutte contre le terrorisme (cause bien utile puisqu’évidemment personne ne va venir contredire sa légitimité). Leurs échanges ont résonné en moi durant les 3 journées suivantes, lors des rencontres avec les entrepreneurs et chercheurs locaux. Finalement, quel avenir pour la démocratie quand nos propres données nous échappent ?

Depuis mon retour, on me demande de raconter ces quelques jours passés dans cette ville qui fascine tant. J’ai donc essayé de faire cet exercice par écrit, puisque les paroles s’envolent. Au-delà de l’intelligence artificielle et ses applications business (j’écrirai un autre article sur ce sujet), je retiens de ces quelques jours :

L’atmosphère bouillonnante, l’énergie stimulante

De manière générale, sortir de sa zone de confort et partir à la rencontre d’autres personnes, dans une autre ville, avec un état d’esprit ouvert et curieux, c’est déjà avoir la certitude de revenir grandi, avec des graines d’idées nouvelles dans la tête qui ne manqueront pas de germer à plus ou moins long terme. Au-delà de l’attrait de la nouveauté, passer quelques jours à San Francisco, c’est avoir le sentiment inexplicable d’être au cœur du réacteur. Rencontrer des entrepreneurs et chercheurs y est pour beaucoup, mais j’avais déjà ressenti cette énergie folle il y a 7 ans quand j’avais eu la chance d’y passer 10 jours, en vacances chez des amis Français.

Le vertige nous guette, dans cette ville où toutes les innovations prennent vie. A PARISOMA, en plein cœur de San Francisco, on découvre qu’au coin de la rue se trouvent les sièges de Uber et Twitter, et qu’à deux blocs, il y a l’entrepôt bien gardé des voitures autonomes de Cruise (une startup rachetée 1 Md$ par General Motors en 2016) que l’on voit circuler dans la rue, au milieu des autres voitures (avec tout de même des humains à l’intérieur, rassurons-nous !). Comme le dit Tom Morisse, Research Manager chez FABERNOVEL dans son article sur le financement de la recherche en IA, dans l’Union européenne, aucune partie du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 (au budget de 80 milliards d’euros) n’est allouée à l’intelligence artificielle, à l’exception de la robotique, alors que l’IA pourrait contribuer à bien des enjeux abordés à travers ce programme adopté en 2013 pour une durée de 7 ans (ceci explique cela). Le géant chinois Alibaba vient d’investir à lui seul 15 milliards dans la recherche en IA, tandis que le budget de l’Inria (l’organisme public français de référence en matière de recherche dans le numérique) est de 230 millions d’euros « dont quelques miettes pour l’IA », nous dit Laurent Alexandre dans l’Express.fr du 14/11. Etats-Unis et Chine avancent à toute allure, et l’ambiance est à l’innovation !

Le début d’une nouvelle ère : l’IA a 60 ans, mais aujourd’hui tout s’accélère

A notre arrivée, le patron de FABERNOVEL US nous accueille avec ces mots : « Nous vivons un moment génial. Nous avons enfin les puissances de calcul pour faire des choses incroyables avec l’IA. C’est un moment extraordinaire pour comprendre ce qui se passe. Tout retard pris aujourd’hui sera difficile à rattraper. Il y a un sens de l’urgence qu’on ne sent qu’en venant à San Francisco, en rencontrant les entreprises ».

Un peu scénarisé ? (nous sommes venus « sentir » les avancées en matière d’IA, il n’allait tout de même pas lancer notre learning expedition en nous disant de revenir dans 10 ans, quand les technos seront vraiment matures) Après tout l’intelligence artificielle n’est pas une nouveauté, elle a déjà plus de 60 ans. Même si nous avons eu droit à toutes sortes de définitions durant cette semaine passée, pour certaines parfois contradictoires, nous pouvons résumer l’IA en disant qu’elle se base sur des algorithmes pouvant simuler une forme d’intelligence pour remplacer ou surpasser des tâches réalisées par des humains. Nous apprenons d’ailleurs qu’il y a 3 ou 4 ans, personne dans la Silicon Valley ne parlait (vraiment) d’IA appliquée, c’est-à-dire ayant des impacts sur le business et la société.

Alors pourquoi diable aujourd’hui tout s’accélère ? J’en parlerai plus en détails dans un autre article, mais en résumé, 3 éléments sont la cause de cette révolution : 1/ le volume de données disponibles, 2/ la puissance de calcul (hardware) accessible via le cloud et 3/ le développement des algorithmes de machine learning nourris par les données mises à leur disposition. La majorité des entreprises n’ont plus à investir dans la recherche, mais peuvent désormais considérer l’IA comme une opportunité business ou un outil pour améliorer leur performance. Autrement dit, identifier les cas d’usage, pain points ou objectifs à atteindre, et voir ensuite comment intégrer l’intelligence artificielle dans la réponse à ces problématiques.

Le sentiment d’urgence de réfléchir aux enjeux sociétaux

Non, je n’ai pas rencontré de savant-fou en train de travailler sur un humanoïde qui manipulera l’humain pour parvenir à ses fins (mais si ce sujet vous intéresse, je vous conseille le film Ex Machina dans lequel je me dis que le spectateur joue un rôle à part entière : au bout du compte, qui a manipulé qui, au juste ?). Je n’ai pas non plus rencontré de représentant des GAFAM, et les entreprises avec lesquelles nous avons échangé ont développé des technologies vraiment intéressantes pour les entreprises, dans tous les secteurs d’activité voire pour la société en général, avec par exemple des avancées significatives dans le domaine de la santé. Mais jusqu’où les sociétés privées peuvent-elles aller « pour le bien de l’humanité » ? Si les entreprises soutiennent les instances gouvernementales, voire prennent leur place sur certains aspects, le critère économique est-il le seul critère à prendre en compte lorsqu’on parle de performance des entreprises ? Qu’allons-nous, en tant qu’êtres humains, accepter d’abandonner au profit du bien commun, sans mettre en péril le principe même de liberté et de vie privée ? C’est le sujet du film The Circle, avec Emma Watson et Tom Hanks, qui se passe à San Francisco et que j’ai vu dans l’avion du retour, après avoir découvert que tous mes partenaires de learning expedition l’avaient vu durant le vol aller (à ma décharge j’avais vu Passengers sur le vol aller, j’étais donc dans le thème du voyage !). Dérangeant, indéniablement. Les améliorations incontestables liées à certaines technologies valent-elles la peine de perdre certaines libertés individuelles ? Dans le domaine de la santé, la question est épineuse, alors même que l’Agence américaine des produits alimentaires et des médicaments a approuvé cette semaine, le 13 novembre, la mise sur le marché du premier médicament connecté – un antipsychotique – qui comprend un système de traçabilité de l’ingestion.

Les progrès en matière d’intelligence artificielle sont réels, et nous avons eu un aperçu de nombreuses applications business ou sociétales qui vont sans aucun doute permettre aux sociétés d’être plus performantes et aux humains d’être en meilleure santé tout en limitant les risques d’accidents. Si la voiture « autonome » ne l’est pas encore aujourd’hui, on voit bien que dans un avenir pas si lointain elle fera partie de notre quotidien. Elle nous permettra notamment de ne plus « perdre de temps » dans les transports, puisque nous pourrons lire ou travailler durant le trajet.

Toutefois, j’ai été frappée de constater que le sujet de la protection des données personnelles n’en était pas un pour bon nombre d’interlocuteurs Américains rencontrés. Il faut dire qu’à San Francisco, avoir chez soi un assistant personnel comme Alexa d’Amazon, qui enregistre tous les mouvements de la famille, et donc toutes les données personnelles, est devenu la norme. Certains n’imaginent même pas que d’autres humains parviennent encore à s’en passer (« aujourd’hui qui n’a pas son assistant virtuel ? Plus personne ! Et les rares qui n’en ont pas ne rêvent que de ça », nous a-t-on dit). Demain, interagir avec des assistants personnels, que ce soit à la maison, en voiture, sur le téléphone ou à travers les objets connectés, sera on ne peut plus banal. Si vraiment c’est ce qui nous attend, il est grand temps d’en avoir conscience et de parler d’éthique, pour préserver l’intimité et la liberté de tout un chacun.

Puisque la data est le pétrole de ce siècle, les entreprises ont tout intérêt à en rester propriétaires. Mais les individus dans tout cela ? Ont-ils encore leur mot à dire ? Clairement le nouveau règlement européen (RGPD) – qui vise à renforcer la protection des données personnelles et qui entrera en vigueur le 24 mai 2018 – va dans le sens du consommateur, mais encore faut-il une prise de conscience globale. L’idée n’est pas de freiner le train de la modernité, mais il faut avoir conscience qu’il y a un train en route pour ne pas rester sur le quai. En tant qu’êtres humains, il convient également de réfléchir au parcours de ce train voire même – soyons fous – d’imaginer ensemble les prochaines destinations et les impacts de ce voyage sur l’environnement et les êtres vivants, humains ou non. Si nous abandonnons certaines libertés pour une grande cause commune, quelle est donc cette cause qui nous anime et nous fait avancer ? La question est posée par Yuval Noah Harari dans son livre Homo Deus (la suite de son best-seller Sapiens), qu’il faut impérativement avoir sur sa table de chevet si ce n’est pas déjà fait. En tant que dirigeants d’entreprises, nous avons également une responsabilité à porter pour anticiper et préparer au mieux nos organisations aux mutations en cours et à venir.

Le manque de femmes travaillant dans la Silicon Valley

Je mets ce constat à la fin pour deux raisons : 1/ Je pense que malheureusement, j’aurais perdu la moitié voire les 3/4 des lecteurs de ce billet si j’avais commencé par là

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